Rêverie lunaire

Commentaire de Thierry Grillet, 2005

Quelle étrange rencontre ! Des sizains ciselés, à l’écoulement régulier, cyclique et pour tout dire aquatique, avec des photographies à la trame piquée de miroirs très anciens, à la transparence menacée par l’affleurement d’une matière minérale charbonneuse ! L’eau et la pierre, le mouvement et l’immobilité. « La mer de la tranquillité » roule ainsi dans son sein des œuvres aux consistances étrangères l’une à l’autre. Elle joue, comme son nom l’indique, le paradoxe. Le choc entre deux régimes de la réalité. 

Entre les deux, on peinerait à percevoir d’ailleurs le moindre rapport d’illustration. L’illustration est une courtoisie que se font les arts de voir et les arts de dire. Or si les mots d’Olivier Dhénin et les images de Jean-Simon Albert, loin de se faire des politesses, se percutent, c’est dans l’espoir de produire, dans cette collision, des surprises, d’engendrer des significations inédites qui n’auraient été pensées ni par le poète ni par le photographe. C’est ainsi que dans le spectacle de ce carambolage talentueux, on découvre deux représentations de la mer. D’un côté, des images qui se souviennent des toutes premières « marines » de Gustave Le Gray, celles de ces vagues immortalisées sur des plaques de collodion humide sous le second Empire, pas loin de Sète ou sur la côte normande ; de l’autre, les atmosphères tièdes et saturées des marais, rendues plus mystérieuses encore dans la pénombre des taillis, bref tout un riche répertoire de lieux et de climats, hérités du symbolisme et plus profondément marqués encore par l’esthétique baroque où ont tant compté les rêveries sur  l’eau et l’inconstance du monde.

Comme par miracle, les eaux dormantes trouvent un point d’accord profond avec l’eau agitée et secrètent l’image d’une mer sans pareille. Comment l’accord se fait-il donc ? Par une circulation de significations, par l’échange réciproque de symboles qui passent d’un état de l’eau à l’autre. Une altération de l’un par l’autre. Sans doute faut-il y voir l’influence de la lune. Après tout, la Mer de la tranquillité en est une des régions. Le rayonnement argenté – réputé à la Renaissance inverser les valeurs et produire des monstruosités – accouche d’un nouvel hybride ; il affecte l’argentique et donne à la mer des allures de mer morte. Alors on peut rêver. Et si cette œuvre à quatre mains racontait l’histoire d’une mer disparue ? Et si cette histoire, rapportée sur un mode mi nostalgique, mi savant –  dont témoignent, en silence, les multiples citations –, plongeait dans le passé d’une mer très ancienne d’où se seraient retirées un jour l’énergie et la vie ? Rêverie lunaire. 

Il y en a d’autres. Comme celle qui verrait dans cette tentative de penser la mer, une forme de rêverie sur l’élément eau. Comme le rêve, l’eau se déploie selon les deux catégories de la surface et de la profondeur. Du visible et de l’invisible, du latent et du manifeste. Entre les deux, l’évidence de distorsions spectaculaires. Les photos disent une mer, sous la forme discontinue de clichés, l’analyste dirait de condensations ; les mots en disent une autre, selon le fil d’un discours poétique ininterrompu – chaque dernier mot de poème est répété par le premier du suivant. Petite psychanalyse de l’eau. Des poèmes ou des images, lequel des deux pourrait revendiquer d’être le contenu latent, et lequel le contenu manifeste ? A l’écoute de la mer, le poète entend les voix de l’étang. Est-ce pour prophétiser le devenir mort de la mer, hantée par le marécage ? Sous son objectif, le photographe fixe une mer minéralisée, comme un étang se rêvant subitement océan.